[Test] The Sorting Bureau

#Tests jeux PC

[Test] The Sorting Bureau

Il existe des jeux qui nous demandent de sauver le monde, d’autres de bâtir des empires ou de maîtriser des systèmes complexes. The Sorting Bureau prend exactement le chemin inverse. Ici, pas de catastrophe imminente, pas d’ennemis à éliminer et même pas de chronomètre pour nous rappeler que le temps passe. Notre travail consiste essentiellement à ouvrir des boîtes remplies de petits objets, à observer leur contenu et à remettre progressivement de l’ordre dans tout ce désordre. Une proposition d’une simplicité presque désarmante qui cache pourtant une expérience particulièrement reposante.

Développé et édité par Apelsinka Games, The Sorting Bureau nous installe dans un petit atelier de tri situé à Tokyo. L’endroit est calme, chaleureux et volontairement minimaliste. Devant nous se trouve un grand bureau sur lequel vont s’accumuler boutons, pièces de monnaie, engrenages, timbres, feuilles, bonbons et quantité d’autres petits objets. À proximité, des étagères accueillent les commandes en attente tandis qu’une fenêtre offre une vue sur l’extérieur. Un chat complète le décor et contribue évidemment à cette atmosphère cosy que le jeu assume jusque dans ses moindres détails.

[Test] The Sorting Bureau

Le principe est immédiatement compréhensible. Des clients nous confient différentes boîtes contenant des objets mélangés et nous devons les classer selon les indications données. Cela peut consister à séparer des objets selon leur nature, leur forme ou leur couleur avant de les déposer dans les compartiments appropriés. La manipulation repose essentiellement sur le glisser-déposer : on saisit un élément, on l’observe rapidement et on le déplace vers sa destination. Plusieurs objets similaires peuvent également être regroupés afin d’éviter certaines manipulations individuelles. Tout est surtout conçu pour éliminer la pression. Il n’existe aucun chronomètre imposant de terminer une commande rapidement et aucune véritable sanction ne vient punir une erreur. Le jeu ne cherche d’ailleurs pratiquement jamais à nous mettre en échec. Sa philosophie consiste plutôt à transformer une action banale en activité méthodique et satisfaisante. Petit à petit, une surface initialement encombrée devient parfaitement organisée. C’est précisément dans cette transition entre chaos et ordre que The Sorting Bureau trouve son principal intérêt.

Le résultat fonctionne étonnamment bien grâce au soin apporté aux sensations. Déplacer les objets n’aurait probablement aucun intérêt si leur manipulation semblait totalement artificielle. Ici, chaque matériau possède sa propre identité sonore. Le métal tinte, les éléments plus légers produisent des sons différents et le rangement d’un objet dans son contenant s’accompagne de petits bruits particulièrement nets. L’ensemble flirte clairement avec l’ASMR et il est difficile de ne pas ressentir une certaine satisfaction lorsqu’une série d’objets rejoint enfin la bonne boîte. The Sorting Bureau fait également un choix assez radical concernant sa bande-son puisqu’il préfère largement les bruits de l’environnement à une musique omniprésente. Le silence devient ainsi une véritable composante de l’expérience. Les sons provenant de l’extérieur, la météo et les manipulations effectuées sur le bureau créent une ambiance intime qui fonctionne particulièrement bien au casque. L’absence de musique permet aussi de jouer tout en écoutant autre chose, ce qui correspond parfaitement au caractère presque automatique que peuvent prendre certaines longues séances de rangement.

[Test] The Sorting Bureau

Heureusement, le jeu tente régulièrement de casser sa routine. Certaines commandes demandent par exemple de reconstituer des éléments abîmés, tandis que d’autres abandonnent temporairement les petites boîtes pour nous demander de disposer différents objets sur une feuille avant de les photographier. Les clichés réalisés rejoignent ensuite un album qui constitue progressivement une trace de notre passage au bureau. Ces séquences apportent une variation bienvenue, même si elles ne procurent pas toujours la même satisfaction que le tri classique. Le bureau lui-même participe également à cette volonté d’éviter une expérience totalement figée. L’environnement évolue progressivement avec le temps et les saisons. En regardant par la fenêtre, on observe les changements météorologiques, la végétation, les nuages, la pluie ou encore la neige. Un train peut apparaître au loin et différents petits détails donnent l’impression que le monde continue d’exister pendant que nous sommes occupés à classer nos objets. L’évolution reste discrète, mais elle donne une temporalité bienvenue à l’aventure.

Les journées sont également influencées par un système de boissons. Après avoir suffisamment progressé, on peut choisir ce que l’on souhaite boire au bureau et cette décision influence les commandes proposées ou leurs caractéristiques. Certaines boissons peuvent modifier la quantité de travail ou favoriser certains types de commandes et de clients. Cela ne transforme jamais profondément le gameplay et reste davantage une manière d’infléchir légèrement la routine qu’un véritable système stratégique, mais cette petite couche de contrôle évite que l’enchaînement des tâches ne soit entièrement passif.

[Test] The Sorting Bureau

Une légère dimension narrative accompagne également notre travail. Les clients ne viennent jamais physiquement dans l’atelier. Ils existent essentiellement à travers les objets qu’ils nous confient et les quelques messages qui accompagnent leurs demandes. Certains noms reviennent régulièrement et quelques informations permettent progressivement de comprendre qui sont ces personnes et pourquoi elles souhaitent faire trier leurs affaires. C’est une forme de narration environnementale extrêmement légère, où une collection d’objets peut en dire presque autant que quelques lignes de texte. Il ne faut toutefois pas s’attendre à retrouver la puissance narrative d’un Unpacking. The Sorting Bureau ne raconte pas véritablement une grande histoire à travers les objets et ses personnages restent volontairement en retrait. Les lettres apportent du contexte et un peu de personnalité, mais elles ne suffisent pas à créer un véritable attachement. L’histoire sert surtout de prétexte élégant à l’enchaînement des commandes.

C’est également ici qu’apparaît la principale faiblesse du jeu : la répétitivité. The Sorting Bureau repose presque entièrement sur une mécanique de tri qui évolue relativement peu. Après plusieurs heures, on retrouve forcément des objets familiers et des opérations déjà effectuées. Les quelques puzzles, photographies et variantes apportent de l’air, mais ne modifient jamais radicalement la formule. Le problème devient particulièrement visible lors des longues sessions. Ce qui semblait hypnotique pendant vingt ou trente minutes peut progressivement devenir mécanique lorsque l’on enchaîne les commandes pendant plusieurs heures. Le jeu gagne donc énormément à être consommé par petites doses. Une courte session après une journée chargée correspond parfaitement à ce qu’il cherche à proposer. En revanche, vouloir absolument avancer rapidement ou compléter tous les objectifs transforme progressivement cette activité relaxante en travail répétitif. La recherche du 100 % accentue d’ailleurs ce phénomène puisque le passage des saisons nécessite un nombre conséquent de journées et prolonge considérablement la boucle une fois que l’on en maîtrise parfaitement les mécanismes.

[Test] The Sorting Bureau

Certaines décisions concernant le tri pourront également surprendre. Le jeu ne demande pas systématiquement d’atteindre l’organisation la plus logique ou la plus esthétique possible. Tant que les éléments répondent aux catégories prévues, leur disposition exacte importe généralement assez peu. Certaines commandes peuvent ainsi aboutir à des regroupements qui ne correspondent pas forcément à notre propre conception du rangement parfait. Les séquences demandant de disposer des éléments sur une feuille sont particulièrement représentatives de cette philosophie : elles imposent davantage un cadre qu’elles ne permettent de construire librement une composition. Cette approche montre surtout que The Sorting Bureau n’est pas réellement un puzzle game au sens traditionnel. Il existe bien quelques moments demandant davantage d’observation et quelques éléments à reconstituer, mais le jeu ne cherche pratiquement jamais à nous bloquer devant une énigme. La réflexion reste légère et la bonne solution est généralement identifiable rapidement. Le véritable plaisir vient de l’exécution elle-même : prendre, comparer, regrouper, déplacer puis observer le résultat.

Visuellement, le titre adopte une direction artistique dessinée à la main particulièrement agréable. Les objets sont suffisamment détaillés pour être immédiatement reconnaissables tout en conservant une certaine douceur. L’environnement tokyoïte, les variations lumineuses et les changements de saison donnent beaucoup de charme à un décor qui aurait facilement pu se limiter à une simple table. L’interface reste discrète et laisse suffisamment d’espace aux objets, véritables vedettes de l’expérience. La manipulation n’est cependant pas toujours irréprochable. Lorsque beaucoup de petits éléments sont présents simultanément, sélectionner exactement ce que l’on souhaite ou constituer des groupes peut manquer de naturel. Le système permettant de transporter plusieurs objets similaires réduit une partie des manipulations répétitives, mais ne fait pas totalement disparaître cette sensation lorsque les commandes deviennent importantes. Plusieurs problèmes présents au lancement concernant notamment certains puzzles et la manipulation des objets ont néanmoins déjà fait l’objet de correctifs.

[Test] The Sorting Bureau

The Sorting Bureau possède finalement une qualité assez rare : il sait exactement ce qu’il veut être. Il ne tente pas artificiellement de transformer son concept en jeu de gestion complexe et n’ajoute pas de système de score simplement pour créer de la compétition. Il assume au contraire l’idée qu’une activité extrêmement simple peut devenir agréable lorsqu’elle bénéficie d’une bonne présentation, d’un excellent environnement sonore et d’un rythme adapté. Cette simplicité constitue simultanément sa principale force et sa plus grande limite. Si l’on attend une succession de puzzles ingénieux, une progression mécanique importante ou une histoire marquante, le contenu risque rapidement de sembler trop léger. Le jeu ne renouvelle pas suffisamment son principe pour maintenir constamment la surprise. En revanche, lorsqu’on l’aborde comme une activité relaxante plutôt que comme un défi, sa proposition devient beaucoup plus convaincante.

The Sorting Bureau appartient finalement à cette catégorie de jeux que l’on lance moins pour savoir ce qui va se passer ensuite que pour retrouver une sensation particulière. On ouvre une boîte, on vide son contenu sur la table et le désordre commence. Quelques minutes plus tard, chaque pièce a retrouvé sa place. La récompense n’est ni un meilleur score ni un équipement plus puissant : c’est simplement cette table désormais parfaitement rangée et le petit clic du dernier objet rejoignant sa boîte.

Et parfois, cela suffit largement.

 



Commenter cet article